Le Capilotracteur

Journal en attendant la fin du monde

Les cerfs

30 octobre -2-

Au commencement, il y avait les vers. Ceux-ci vivaient dans la terre et se nourrissaient de cerfs verts. Ils passaient leurs vacances aux bords de mer. Un jour, les cerfs verts, appelés aussi « certs », décidèrent d’éliminer les vers. Ils les enfermèrent dans des boîtes de verre, avant de les lancer dans la mer.

En pyjama

30 octobre

 

On ne lui a pas pardonné quand il a fait n’importe quoi. C’est comme ça. Il a passé toute sa vie à être irréprochable et à tirer parti de sa perfection morale. Alors, quand il a commis une erreur, aussi minime soit-elle, ils lui sont tous tombés dessus. Ils ont débarqué un matin à son domicile. Il n’a même pas eu le temps de sortir du lit avant qu’ils ne le traînent dans son pyjama de soie pour le mettre dans le fourgon. Sans mot d’adieu ils sont partis et l’ont emmené loin, métaphoriquement.

Ma peau, mon envers

28 octobre – 2-

Aujourd’hui, je me suis réveillée dans le mauvais sens ; mes pieds sur l’oreiller, la tête dans le vide. Une sensation de retournement qui n’a pris toute sa dimension que lorsque je me suis regardée dans le miroir. La chair à vif et à nu, la peau vers l’intérieur. On me reproche d’être introvertie et me voilà à exhiber mon en-dedans à qui ne veut surtout pas le voir. Les secrets soudainement dévoilés et les apparences étouffées.

Et ces efforts pour se remettre à l’endroit. Prendre ce coin d’épiderme, le tirer, le tortiller, le détendre. Passer ici, puis là, refaire un tour, on y est presque ? Non, encore un peu à droite – ou à gauche, je n’ai jamais su faire la différence. Sans dessus, sans dessous. Voilà, c’est prêt, ce tas d’habits qui traînent sous le lit, là où il n’y a jamais de poussière.

28 octobre

1.

Quand il a trouvé ce boîtier avec un gros bouton rouge, je lui ai dit « n’appuie pas dessus » et il a répondu « oui, oui » en regardant de travers. Ce matin, j’ai entendu « clic » et ensuite la salle de bain a été réduite en cendres. Je n’ai même pas eu le temps de me brosser les dents avec le nouveau dentifrice à l’eucalyptus avant d’aller au bureau. Il n’avait qu’à se débrouiller avec les pompiers pendant que je traînais mon haleine de chacal toute la matinée.

La cuisine

27 août

On m’a mise aux fourneaux et j’ai cuisiné toute la journée, sans savoir quoi. Une heure, deux heures, puis trois et d’autres encore. Il faisait jour quand on m’a conduite dans la cuisine et nuit quand on m’a dit d’en sortir. Je ne sais pas ce que j’ai fait. Par moment, je sentais mes mains manipuler des légumes, les soupeser, les laver, les couper. Un couteau dans ma main droite, et mon index gauche qui en évalue le tranchant. Une égratignure peut-être.
En quittant la cuisine, j’ai ressenti un grand vide apaisé. Une tâche accomplie. Des bruits de verre dans le couloir, des fourchettes qu’on agite dans la pièce à la porte entrebâillée. Pas de visages mais des rires.

Les carnets de la terre #1

Samedi 24 août.

“Un poteau sec planté au milieu du désert dans une ville de un million d’habitants, dans une maison pleine de meubles, de tableaux, de livres, avec un téléphone qui a cessé de sonner parce que personne ne répond aux appels mais qui sonne encore de temps à autre pour dire aux deux occupants qu’ils ne sont pas encore parvenus à déloger le monde et qu’il faut donc continuer à creuser pour atteindre le point où tout cesse d’être et où l’on reste vivant au coeur de la non-existence.”

Carlos Liscano, L’écrivain et l’autre, p. 135

La nuit ne tient jamais ses promesses. L’oubli, de trop courte durée. Le repos, une illusion démentie par le reflet dans le miroir et le besoin de café. Le sommeil, cette éternelle fuite. Le jour où tout s’arrêtera, c’est qu’on sera mort, simplement.
Reprendre la pelle, et continuer à creuser jusqu’à ce que la peau des mains s’effrite sous le frottement. Les cloques se percent comme des bulles de sang.
On m’attend quelque part. On me l’a dit, on m’a convoquée.
Je reste assise sur le tapis de la chambre et regarde les nuages gris qui sont venus se coller dans le ciel.
Le trou au fond du jardin.
La pluie le remplira-t-il?
La pluie viendra-t-elle, faudrait-il demander.
Jusqu’à quelle profondeur faut-il remuer la terre pour arrêter de penser?
S’étouffer avec des poignées de terre dans lesquelles frétillent les lombrics.
Manger de la terre, ça rend malade. Mais il fut un temps où c’était la seule nourriture que nous avions.
Quand rien ne manque, on ne comprend plus.

L’écran

4 août

Dans la chaleur, je regardais l’écran. J’attendais qu’il m’aspire pour m’amener dans le monde de la brillance et des pixels. Les ventilateurs de l’ordinateur vibraient et la machine chauffait à travers mon corps. Pourtant, je ne sentais rien.
Plus on espère, et moins il se passe quelque chose.
La pensée n’a pas encore la force d’impératif.
Il y avait aussi ces voix lointaines qui me disaient de sortir de la chambre et d’éteindre mon appareil pour les rejoindre. J’aurais voulu détacher mes yeux de la surface luminescente, mais ils avaient déjà fondu sur le clavier. Un cristallin reposait sur la touche x. Ce n’était pas grave, je ne l’utilisais jamais. Je crois? Mais je me trompe tout le temps.
Et puis tout devenait bouillie.
Mais encore quelques secondes et tout changerait. Bientôt.
J’en étais sûre.